LA BRECHE 04 ; PART 1 & 2 AUTOMNE 2021
Nous roulons sur l’autoroute entre Namur et Libramont dans une vieille Kangoo, de nuit. Nous sommes en route pour notre week-end de finitions éditoriales pour ce numéro de La Brèche, quand nous réalisons que nous sommes suivies de près par une voiture de police. Après 15 minutes, appels de phares et torches rouges, ordre de la suivre le long de la sortie d’autoroute et nous arrêter. Les deux policiers ardennais viennent à nous, il pleut et on ne voit rien, mais nous sentons leur nervosité, ils nous somment d’ouvrir la fenêtre, et plus vite que ça. La fenêtre s’ouvre, nos têtes blondes apparaissent. Étonnement, soulagement des deux policiers. Ils sont soudainement un peu gênés, un peu balbutiants et nous disent : « Excusez-nous du dérangement Mesdames, c’est que vous comprenez, votre voiture est immatriculée à Schaerbeek… alors on se demandait, enfin vous comprenez… on voulait vérifier ». Leo, au volant, n’avait sur elle ni sa carte d’identité ni son permis de conduire. Mais rien de cela n’avait plus d’importance. Nous avons repris la route après des conseils bienveillants sur notre itinéraire et les manières d’éviter le gibier sur les petites routes.
« Excusez-nous, c’est que votre voiture est immatriculée à Schaerbeek... » Par ce qu’ils ont dit et par ce qu’ils ont tu, les deux policiers ardennais, sans le savoir, nous ont fait jouer la scène qui forme comme le miroir en négatif de nombreux récits récoltés ici. Les textes rassemblés dans ce numéro racontent les scénarios que nous n’avons pas vécus ce soir-là, les peurs que nous n’avons pas ressenties, les stratégies de survie que nous n’avons pas dû apprendre, les forces de résistance dont nous n’avons pas eu besoin. Ils nous racontent le danger d’être dehors sans sa carte d’identité quand on est arabe ou noir, le point d’honneur à toujours l’avoir sur soi, tel un rituel de protection (Bruxelles Panthères, p.18). Ils nous racontent toute la terreur contenue dans un contrôle quand celles et ceux qui ont pris la route sont sans papiers, quand ils ont fui une maison en feu (Kromah, p. 97).
Pour ce numéro, nous avions pris la situation en prison pour point de départ : le fait que les Arabes, les Noirs, les musulmans — avec et sans papiers, belges et étrangers — ne cessent d’y être surreprésentés. Comment penser depuis cette situation de fait ? Comment ne pas en rester à la simple répétition d’un constat : « la prison est raciste », « la justice est raciste », « la société est raciste » ? Comment éviter l’impuissance de ces constats, et le risque d’avoir tout dit trop vite sans avoir encore rien expliqué, rien compris ? Pour commencer, nous avons réalisé que pour aborder le racisme de la prison, on ne peut pas s’en tenir à la prison. Nous avons alors posé une question plus pragmatique, celle de la circulation du racisme : par où le racisme passe-t-il ? Quels sont les mécanismes qui le produisent et par lesquels il se manifeste ? Pour suivre les chemins du racisme, il faut suivre des itinéraires vastes et diffus, un champ de circulation que nous pourrions nommer « réalité carcérale ». Bien avant les barreaux, la réalité carcérale se saisit d’un certain nombre de corps. Comment ? Pour qui ? Quelles zones de la ville, quels comportements, quelles attitudes, quels corps sont déjà pris dans la réalité carcérale, sans même qu’il y ait crime ?
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