MILLE VIES : RECITS DEPUIS LA PRISON
Ce sont mille vies en une seule, des histoires de gamins aux tumultes de l’adolescence, des galères vécues et des rebellions, et toujours la prison, dont il est difficile de sortir...
À travers ce recueil de témoignages qui se lit comme un roman, on découvre la prison dans toute sa violence, ses injustices, ses plaisirs plus ou moins interdits (amours, drogues), mais aussi ses espoirs et ses sagesses.
En racontant ces moments de vie, sans morale ni misérabilisme, Mille vies suscite un questionnement profond sur la place de la prison dans nos sociétés, et sur la pénalisation de la pauvreté.
Le livre est illustré par des gravures (aussi réalisées par des détenus), inspirées de photographies d’Antoine d’Agata. Mille vies est en effet l’émanation d’ateliers de gravure avec le groupe Siqueiros, composé de prisonniers, et d’ateliers d’écriture animés par Antoine d’Agata et Tania Bohorquez. La forme globale du livre a été pensée par les prisonniers, avec le concours des artistes.
Penal Estatal Masculino de Santa María Ixcotel
Alejandro Mendoza Guerrero *
Edel Alonso Muñoz
Andrés Huitron Córdoba *
German Gil Rojas
Guadalupe Vásquez Hernández
Lucio Omar Moreno Romero
Eduardo Aguilar Gamboa
Roberto Montes Cabrera †
José De Jesús Toribio Luna
Eduardo Ramos *
Arturo Fuentes Escobar †
Anonyme 01
Anonyme 02
Penal Estatal Masculino de Santa María Ixcotel
Mica (Modulo de Integración Contra Las Adicciones)
Agapito Nava Flores
Antonio de Jesús Juárez Barrita
Jahyrth Neftalí Ordeano Merino
Gildardo Velasco Vásquez
Hanniel Pablo Jiménez
Luis Ángel Ruiz Ambrosio
Reynaldo Pacheco García
Miguel Ángel Mendoza Díaz
Efraín Chávez Tamay
Javier Pérez Ramírez
Marcos Guzmán Cruz
Uriel Galván Torres
Benedicto Bautista Venegas
Oscar Omar Cortez Mendoza
Joel Hernández Zurita
Roberto Ortega Reyes
Penal Estatal Masculino de la Villa de Etla
Bertín Aragón Rosario
José Nicolás García
Sadot Garnica Yescas
Sergio Morales Aquino
Manuel Alejandro Lucas Díaz
Vanny Gotay
Oscar Maldonado García
Andy Roca
A. Erick M. Mateos
Edwin Uriel García Orozco
Luis Enrique Beauregard Rangel
Julio Cesar Bautista López
Obed Miguel García Aragón
Santiago Raymundo Alavés Cosme
Penal Federal Femenil de Tanivet
María del Socorro Ramírez G
Liboria Apolonia Ramírez Sánchez
Lucía Baltazar Miranda
María Imelda Chon Enríquez
Emma González Sarmiento
Melanie Iridian Santos Aragón
Areli Ramírez Crisóstomo
Mabel Arcelia Guzmán Ramos
Rosario García Silva
Lady Rubí Lizárraga Mazaba
Socorro Medrano Hernández
Lourdes Pinacho Córdova
Thelma Amador Cano
Dulce Magdalena Díaz Gallegos
Linda Amalia Toledo Vázquez
Zulma Ortiz Mendoza
Verónica Alfaro López
Dolores Mercedes Gijón Tello
María De La Concepción Sibaja Ramírez
Alma Cranell Lara
Gabriela Cruz Cruz
Ana Patricia Romero
Karol Olvera
Diana Mayra Santiago
Taller de Gráfica Siqueiros
Álvaro Ángeles Vargas
Miguel Ángel Herrera Andrés
Luis Miguel Martínez Aquino
Luis Alberto Lujan Hernández *
José María Larracilla Ramírez
Aarón Iván Larracilla Ramírez
Jesús García Benítez
José Pastor Larracilla Carranza
Vidal Ambrosio Barrita
Alejandro Vásquez Alcántara *
Jaime Betanzos Fuentes
Oscar Vásquez Montealegre
Odilón Chávez Martínez
Carlos Sánchez Muñoz
Mon enfance, je peux dire que ça ne s’est pas passé comme dans un rêve. On était une famille pauvre où il n’y avait ni jour des Rois, ni jour de l’Enfant, encore moins de fête d’anniversaire. Je n’ai pas connu l’amour filial. J’ai grandi dans la haine et le ressentiment, je haïssais ces enfants à qui les parents donnent tout.
Aujourd’hui, j’ai 16 ans et je goûte à la coke. Mes premiers pas en enfer.
Au début il était tout doux, mais il a fini par devenir un être vicieux et dépravé.
Quand je suis arrivé ici, j’avais 17 ans. Il venait d’y avoir une mutinerie avec plein de morts. J’ai eu peur en découvrant les grilles et les passages obscurs, les prisonniers et leurs vêtements en loques, crasseux. J’ai eu peur de finir pareil. Je suis resté trois jours en préventive, puis on m’a envoyé au dortoir 14. Ils m’ont mis à poil et jeté au trou. Si je bougeais, on me frappait. J’y suis resté jusqu’à ce qu’un nouveau me remplace.
On croit qu’on n’a perdu que sa liberté, mais c’est plus que ça : tu perds tout, biens matériels et amis – ceux que tu croyais être tes amis. Si tu étais en couple, tu le perds aussi. Mais le pire c’est que la plupart perdent leur famille. Dans mon cas : mes enfants. Et du coup tu perds la foi et l’envie de te lever. C’est un mensonge de dire qu’on perd seulement la liberté.
Dans mon secteur, en gériatrie, il y a un trio de zicos, dont un chanteur. U n j our, l a voix d u bonhomme a d éraillé plusieurs fois, ça nous a fait marrer. À la fin du showcase, je lui dis : « Qu’est-ce qui t’arrive, José ? Tu t’es planté grave ! » José répond : « C’est que j’ai répandu du poison contre les punaises dans la cellule et ça m’a niqué la voix. »
Des camarades affirment qu’ils ont été témoins de choses paranormales. Paranoïaques, je dirais. Examinons cela de plus près. « Dans le couloir du dortoir, on a vu une fillette jouer à 2 heures du matin… » On l’a dit et répété tellement de fois que j’ai voulu enquêter. Ça fait neuf mois que je veille jusqu’à 3 heures et je n’ai rien vu, à part les copains qui tanguent vers les toilettes. Ni fillette ni putain de fantôme ! Une chose est sûre : la prison ne tue pas, mais elle rend con.
Dans ce lieu, on voit passer des couples heureux. Il y a deux ans, on a même eu droit à un beau scandale : le Crasseux et Camelia se promenaient bras dessus bras dessous, tels deux tourtereaux. Ces deux-là étaient vraiment amoureux. Un jour de parloir, le Crasseux attend la visite dominicale de ses vieux. La Camelia patiente, assise sur un banc, son fiancé veut la présenter à ses parents. Il les invite à entrer dans la salle et dit à sa mère qu’il y a une convive de plus. Aux anges, sa mère sert une assiette pour Camelia. Mais quelle n’est pas sa surprise quand elle voit entrer sa future belle-fille, de son vrai nom Rodolfo. La dame pousse un grand cri, à quoi son fils répond sur un ton théâtral : « Si ma fiancée ne vous plaît pas, repartez d’où vous venez, messieurs dames ! » Ce qu’ils font aussi sec. Une fois seuls, Camelia et son Crasseux ont dégusté le repas en amoureux.
Quand j’ai vu ton visage pour la dernière fois, je n’ai pas pu te toucher, t’embrasser : les grilles m’en empêchaient. Hier je t’ai revue au parloir. Tu as changé et je te trouve encore plus belle. Je ferme les yeux pour te voir encore.
Au téléphone, tous les jours à la même heure, un prisonnier posait les mêmes questions à sa femme : « Ça va, chérie ? Qu’est-ce que tu fais ? » Elle lui répondait : « Rien, je suis à la maison, tu nous manques. » Les mois passent et un jour il dit : « Alors ? Ça va, chérie ? — Rien de neuf, tu nous manques. — On va voir ça, branche un peu le mixeur. » Elle va à la cuisine, met en marche le mixeur. « Tu vois, je suis à la maison. — Ah, très bien chérie, pardon. » Le temps passe avec le jeu du mixeur et un jour, l’heure de la libération arrive, il est content. « Je vais faire la surprise à ma régulière. » L’homme arrive chez lui et trouve son fils devant la télé : « Et Maman ? — Ah, je sais pas, papa, tous les jours elle sort. — Et le mixeur ? — Elle l’emporte avec elle. »
C’était juste un rêve, le temps qui vient de s’écouler. Je vais me réveiller et ne plus fermer les yeux pour jouir de la vie qui me reste. Mourir les yeux ouverts pour, une fois mort, regarder encore un peu la vie.
